[ARCHIVES] Quand Soral représente (son compte en banque)

On pourrait lui décerner la palme du plus gros connard de l’univers. Alain Bonnet, surnommé Soral sur la toile, déverse à qui veut bien l’entendre sa haine du juif-communiste-franc-maçon-homosexuel-pédophile. Grand bien lui fasse. Mais lorsqu’il utilise son jeune poulain Mathias Cardet afin de corrompre un art cher à certains, le rap, l’antisémite complotiste dépasse les bornes, provoquant la colère des anciens.

Bref retour sur la polémique. Début 2014, Mathias Cardet s’allie avec Alain Soral afin de publier un essai via la maison d’édition Égalité et Réconciliation. Cycle de conférences, interview sur le net, l’allié de Dieudonné connaît les rouages de la médiatisation sur la toile. La nouveauté ? Sa cible : le rap. Bien que partant de postulats crédibles, et pour la plupart justes, il en vient très vite à démontrer que le hip-hop a été introduit en France par des socialistes sionistes dans le but d’abrutir et contrôler les jeunes de banlieues défavorisées. Les USA ne sont pas en reste, dominés par les uifs d’Universal voulant cantonner les noirs dans leurs ghettos. Tout en n’oubliant pas de prouver, images à l’appui, que les réalisateurs de clip insèrent des images subliminales sataniques et illuminati. Ne sachant pas trop bien ce que ce gugusse a fumé, nous ne pouvons que déconseiller l’adresse de son dealer.

« Ce qui me choque, c’est que lors de la parution de son essai L’effroyable imposture du rap, Mathias Cardet, qui à l’époque apparaissait visage flouté, présente son torchon en interview pour la chaine Youtube Génération-Fa (entendez par là “Génération fasciste”, ndlr) », s’insurge King Lee, aka l’enfant Pavé. Le rappeur de Starflam, indigné, admet : « Je le rejoins lorsqu’il proclame que le rap est devenu le reflet du néo-libéralisme. Même si cela équivaut à inventer le fil à couper le beurre. Toutefois, de là à aller dire que le FN est le seul parti antisystème fréquentable, où allons-nous ? »

Facho Rap Game

Le rappeur du label liégeois Prolétaire Prod, San Boy constate : « Il y a une certaine logique là-dessous. Le rap est le reflet de la société. Celle-ci s’incline de plus en plus vers le capitalisme, donc le rap aussi.  » Mangouste ajoute que « nous sommes une génération qui a connu autre chose. Originellement, notre musique est certes contestataire, mais aussi antiraciste. Clairement, l’essence du mouvement se retrouve aujourd’hui dénaturée. » Les artistes de Prolétaire Prod sont tous d’accord pour dire que, chez les plus jeunes qu’ils fréquentent, les interrogations sur les interventions d’Alain Soral et surtout de Dieudonné deviennent de plus en plus nombreuses. « Opposer des bons et des méchants reste quelque chose de très simpliste, mais ça fonctionne. Une fois réduit à un manichéisme basique, le monde en devient explicable  », analyse Oli alias Mangouste, autre membre de Prolétaire Prod, crâne rasé, visage anguleux mais souriant.

Il n’est en effet plus rare de croiser une petite quenelle lors d’un concert rap. Un jeune rappeur liégeois confirme que, dans le dernier concert auquel il a assisté, les références à Dieudonné ne l’ont pas dérangé. « Putain, en plus, ce type, je le kiffais », se rappelle Mangouste. « Ces feat avec La Brigade et d’autres groupes, ça déchirait. Puis avec son intervention chez Fogiel (où, très bêtement, il s’est déguisé en juif et s’est ridiculisé car il n’avait pas préparé son texte), il s’est au fur et à mesure ostracisé. Mais de là à interviewer Serge Ayoub, emblème des skins parisiens, toutes ces conneries avec Le Pen, il y a un pas à ne pas franchir. »

Politique rapologique

«  Ici, en Belgique, l’ignominie a battu tous les records avec Laurent Louis [soutenu par le mouvement Égalité et Réconciliation d’Alain Soral, ndlr]. Lorsque j’ai vu son clip de campagne, où de jeunes rappeurs font l’éloge de sa vie, j’en ai rigolé de rage », commente King Lee. « Très certainement, il y a un travail de pédagogie à réaliser au sein de ses électeurs, qui souvent sont dégoûtés de la politique traditionnelle. Mais bon, ce n’est pas l’apanage de Laurent Louis. Charles Michel aussi a eu son clip de rap  », dixit celui qui, ne l’oublions pas, a milité au sein du PTB et qui compte dans ses fans Raoul Hedebouw.

Malheureusement, cette récupération de la haine a un effet pervers sur le rap : une censure qui à ses débuts n’existait pas. San Boy et Mangouste admettent que certaines paroles sont sujettes à caution et que, s’il y a risque de mauvaise interprétation, ils les effacent. King Lee ne parle pas d’autocensure, mais de bon sens face aux nombreux discours complotistes souvent relayés par la sphère soralienne. Là où, pour eux, il n’y aura aucun compromis, c’est face à la montée de l’extrême droite. Car comme le disait NTM à l’époque : « Si le FN montre sa flamme, chuis là pour l’éteindre, c’est clair. »

Mik’Oz