Mittal aux mains d’argent

D urant des millénaires, les hommes ont cru possible de transformer le plomb en or à l’aide d’une simple formule mathématicomagique. Certains appelaient cela de l’alchimie, d’autres évoquaient une pierre philosophale, certains même parlaient de sciences occultes, mais tous poursuivaient la même chimère : le pouvoir de transformer les scories et métaux vils en métaux nobles. On a cru la pierre en Égypte, en Grèce ou en Angleterre, on a tenté la transmutation à Boston, Paris et Milan, toutes les pistes ont été explorées jusqu’à la conviction qu’une telle chose n’existait pas. Et pourtant, un homme originaire de Sadulpur, en Inde, semble avoir trouvé la formule permettant de transformer de vieux métaux en argent comptant : Lakshmi Mittal, le cinquième plus riche homme du monde.

Le Poiscaille : Lakshmi Mittal, votre formule de transmutation semble être basée sur le rachat d’entreprises métallurgiques sur le déclin et la modernisation de celles-ci en vue d’optimiser les bénéfices. Est-ce là votre pierre philosophale ?

Lakshmi Mittal : Faire de l’argent à partir de vieux métaux est la plus belle opération financière possible. Pour ce faire, il suffit d’une ou deux signatures et faire croire à l’été indien à quelques milliers d’idiots. Sérieusement, qui payerait autant pour un ouvrier syndiqué belge à tendance maniaco-gréviste, alors que le travail peut être accompli par deux ou trois enfants sous-payés en Asie, qui, eux, ne connaissent que la grève – forcée – de la faim ?

Le Poiscaille : On dit de vous que vous combattez aussi ardemment le syndicalisme et les acquis sociaux que les pertes sèches et la non-rentabilité. Est-ce possible en Europe ?

L. M. : L’argent gouverne le monde, et je possède plus d’argent qu’un pays comme la Grèce, donc oui, tout est possible. Néanmoins, César n’avait pas tort quand il prétendait que les Belges étaient les plus braves… La fermeture des usines sérésiennes m’est plus compliquée que prévu. Ces ouvriers sont aussi avides de travail qu’un agent du TEC l’est de grèves sauvages !

Le Poiscaille : Il semblerait que vous exécriez le droit de grève…

L. M. : Le droit de grève, les allocations, les prépensions… Tous ces acquis sociaux qui font la fierté de la Belgique ne sont guère plus que son talon d’Achille. J’ai parfois l’impression qu’il sort davantage de casiers de bières que de métal de mes usines belges.

Le Poiscaille : En conclusion, les usines belges ont-elles un avenir ?

L. M. : L’avenir appartient aux gens qui se lèvent tôt, et le soleil se lève à l’est, c’est bien connu.

Texte : Florian Mélon | Dessin : Jak

Paru dans Le Poiscaille n° 20 (avril 2012)