[ARCHIVES] Le lobby du croustillon

Imaginez le bordel, si d’un mois à l’autre, votre conseil communal change. Si un bourgmestre, pour qui vous n’avez probablement aucune affinité, modifie les règles du jeu. Qu’un nouveau statut surgit de nulle part. Mieux vaut s’armer de patience, être bien représenté et savoir dialoguer.

« En 1945, notre corporation s’est réunie et a créé l’Union Industrielle des Forains Belges », explique Anthony Mastrovallerio, son actuel président wallon, ajoutant que « la seule condition pour en être membre est d’être forain ». L’objectif visé : servir de relais entre les autorités communales et le champ de foire. D’autres organisations, à tendance plus familiale, ont vu le jour par la suite, telle que l’asbl Défense des Forains Belges. « Nous sommes une association du monde forain représentant un peu plus de 30 % de la profession et qui a pour but de défendre nos intérêts  », explique Franck Delforge, son vice-président – le nom Delforge ne vous est certainement pas inconnu si, lors d’un moment de fringale, vous vous êtes rué sur la Foire d’Octobre : la famille Delforge est aux croustillons ce que les Bouglione sont au cirque.

« Ces différentes associations foraines sont apolitiques. Si nous devions avoir une carte de parti afin de prétendre à certaines faveurs, il faudrait changer plus de dix fois par an, rigole Anthony Mastrovalerio. Nous sommes obligés de dialoguer avec les villes. Chaque foire comporte des problématiques radicalement différentes. » Prenons le cas liégeois. « Je vous avoue que parfois, ça a été rock’n’roll », admet Maggy Yerna, échevine PS en charge des marchés et des foires. Le bourgmestre Willy Demeyer surenchérit : « Nous avons dû à un certain moment faire comprendre qu’il fallait de l’ordre et de la méthode. Les forains nous ont dit quant à eux qu’il fallait comprendre leur métier. » L’objet de la discorde : les zones bleues. Ces places sont délimitées, non soumises à un abonnement et annuellement renouvelables. Elles servent à accueillir des attractions, souvent spectaculaires, telles la Grande Roue ou la Montagne Russe. Elles ajoutent une touche esthétique et sensationnelle au champ de foire. En cas de travaux sur la voie publique, elles permettent de déplacer les forains ayant un abonnement à un autre endroit.

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En 2007, l’asbl Défense des Forains Belges revendique un emplacement sur une zone bleue occupée par une attraction à sensation forte appartenant à un membre de la famille Delforge. Elle entre alors en procès contre la Cité ardente pour réclamer son dû. Mais une zone bleue étant par définition non soumise à abonnement, Franck Delforge se heurte à un mur légal. Il pensait que, comme cette zone était occupée depuis plus de trois ans par un membre de sa famille, elle lui revenait de droit et sans abonnement. Mais non, mon coquin, dura lex sed lex. Deux recours, l’un en suspension et l’autre en annulation, introduits au Conseil d’État donnent raison au collège communal. Selon Franck Delforge, la Ville de Liège le considère depuis comme persona non grata, privilégiant l’UIFB qui, ne l’ayant pas suivi dans sa plainte, serait entrée dans les bonnes grâces du collège. « Les loups ne se mangent pas entre eux  », juge Frank Delforge à propos de la Ville et de l’UIFB. « Totalement faux, toutes les associations sont conviées autour de la table », dément Bernadette Noël, collaboratrice de Maggy Yerna.

L’origine du problème, Anthony Mastrovalerio en fait sa propre analyse. Jusqu’en 2006, les politiciens, tous bords confondus, se foutaient complètement de ces indépendants ambulants. Il faut dire qu’en termes d’électorat, il y a mieux comme priorité qu’un bon millier de familles réparties sur tout le pays. Et tout d’un coup, sorti du chapeau, un statut à part pour les forains est mis en place au niveau fédéral. Anthony Mastrovalerio se remémore : « Nous étions contre cet avant-projet de loi. Si légitimer notre statut n’a rien de mal en soi, il était compensé par une lourde charge administrative. Mais il donne surtout plus de pouvoir aux villes.  » Cette loi encadre la reconduction tacite des emplacements pour une durée de 5 ans ainsi que les normes des zones bleues. Selon certains, cette réforme de statut a largement été influencée par Franck Delforge auprès de Sabine Laruelle (MR), ministre des PME et des indépendants de l’époque. Et pour notre conflit bien liégeois : «  Dans le cas de cette fameuse affaire de zone bleue, nous n’avons fait qu’appliquer l’arreté royal négocié avec les organisations foraines. Rien de plus », affirme Bernadette Noël. En bref, c’est l’arroseur arrosé.

Ce conflit traduit une réalité bien plus préoccupante pour les indépendants ambulants. Toute commune, avec un préavis d’un an, a le droit d’annuler une foire selon ses propres critères : économiques, urbanistiques ou politiques. En Cité ardente, la collaboratrice de l’échevine se veut tout de même rassurante : « Le tracé du tram a pris en considération la Foire et le projet du parking souterrain boulevard d’Avroy n’est plus à l’ordre du jour, la situation a été pacifiée. » Si l’irréductible Franck évoque le terme de « dictature », la majorité des forains se disent satisfaits des relations entretenues avec la Ville. Pourtant, une épée de Damoclès planerait au-dessus d’une des foires majeures du pays. « Nous sommes prêts à faire de l’opposition », clame M. Delforge. «  Nous tenterons de mener sereinement le dialogue dans le bien de l’ensemble de la profession », assure M. Mastrovalerio. De sacrés animaux politiques ces forains, n’est-il pas ?