Koretsky, enfants de la dette

Après le passage furtif de la Corée sous les feux de l’actualité fin 2010, Le Poiscaille retourne la vase coréenne et se souvient que l’enfer est le quotidien de plus de 24 millions d’habitants. Entre pénurie et non-respect des Droits de l’Homme, la Corée du Nord reste bel et bien le pays le moins démocratique au monde

L’Union soviétique, sa vodka, son climat, sa tradition de la moustache. Un pays où il faisait bon vivre et qui proposait régulièrement des activités à succès telles que Goulag Rock, High School Musical ou son célèbre Casino Social. Face à tant de popularité, et suite à l’affligeante dislocation de la Mère Patrie, c’est la Corée du Nord, petit État de 120 000 km² (environ trois fois la Belgique), qui a pris soin de devenir une succursale de l’ancien régime stalinien, la dernière du monde connu. Le petit frère a vite appris, usant comme son ainé de menaces, de désinformations, de privations et de travaux forcés. La moustache en moins.

Ni Kim Il-sung, premier dirigeant de la Répu­blique populaire (de 1948 à 1994), ni son fils Kim Jong-il, actuel diri­geant bien aimé de Corée du Nord, ne portent fièrement de moustache. À défaut, ils ont opté pour de nobles lunettes à faire pâlir d’envie le grand Steve Urkel lui-même. Malgré cette carence pileuse indigne d’un grand dictateur (prononcez : grand leader ou Guide de la nation), la Corée du Nord a su faire tourner son tourisme comme le faisait le grand frère, à grand coup de colonie de vacances forcées dans des camps de travail ou de volontariat forcé à destination de pays proche de la partie nord du Pays du matin frais.

Imaginez plutôt : si vous n’avez pas le goût de l’aventure et que les camps de détention nord-coréens ne vous disent rien, contrairement à 300 000 de vos compatriotes, que vous aimez la vie au grand air et qu’un peu d’argent ne vous ferait pas de mal, votre leader adoré vous propose de partir vous ressourcer en Russie, dans l’un des nombreux camps de vacances pour Coréens situé dans l’ancienne taïga soviétique. Làbas, contre un salaire de misère que vous ne toucherez jamais, vous aiderez la nation à rembourser sa dette au grand frère russe. Une semaine de vacances par an (pour 51 de travail, bien entendu), seize heures de travail par jour, le tout dans une saine activité physique de déforestation par -60°, des vacances rêvées dont profitent chaque année 10 000 Koretsky, la traduction russe de « Coréen ». Les conditions pour pouvoir accéder à ce rêve sont simples et ne nécessitent pas le port de la moustache : être membre du Parti, en bonne santé et pouvoir laisser derrière soi famille et maison, en gage de bonne foi pour le pays qui vous offre cette chance unique. Le tout pour seulement 250 € par mois !

Une demande financière qui aurait certes fait dresser les poils de moustache de Staline, mais l’heure n’est plus au communisme pur et dur. Maintenant, on paie pour avoir le droit d’être exploité. Le capitalisme malin made in Corée du Nord. Les yeux dans les étoiles, des milliers de Koretsky s’envolent donc chaque année vers le paradis russe. Mais l’étoile étant rouge, c’est dans l’enfer de Vladivostok qu’ils retombent. Plus on s’élève et plus dure sera la chute, nous dit le proverbe.