De couilles et de pathos

Depuis De battre mon cœur s’est arrêté, le palmarès de Jacques Audiard ne cesse de s’étoffer. Il semblerait que ce ne soit pas prêt de s’arrêter, grâce à De rouille et d’os. Après le «  pas de bras, pas de chocolat  » d’Omar, un «  pas de jambe… pas de palais  »

« Mon cœur s’est arrêté de battre à la vision de ce nouvel Audiard  !  » s’écrieront sans doute à la sortie la plupart des spectateurs. Ce prophète du cinéma humaniste squatte une fois de plus toutes les lèvres. Le cinéaste francophone y va franco avec l’émotion et laisse son public aphone, comme à son habitude. Il s’agit du moins des premiers ressentis, extirpés du flux cannois, extrêmement vivant à l’heure de la rédaction de ces lignes. On subodore d’ores et déjà que cette récidive propulsera Cotillard vers la case «  César d’interprétation  » en février prochain. Mais encore  ?

Ce n’est plus un secret pour personne : dans De rouille et d’os, on a affaire à une Cotillard en chaise roulante. Suite à un accident de spectacle d’orques (ça ne s’invente pas), la voilà privée de marcher, danser et j’en passe. Et qu’on ne se méprenne pas  : Schoenaerts n’incarne pas un prince charmant faisant fi de ce handicap, la chérissant comme un transi sous prétexte que l’amour est aveugle. Au contraire, il enivre l’écran de charisme. Solide. Froid. Quel talent  ! Pourquoi un tel foin autour de Cotillard  ? Marion par-ci, Marion par-là… Bof  ! Chauvinisme, vous pensez  ? Qu’importe, le public sera seul juge. Mais à la valeur fiduciaire de la française, on préférera la sobriété et l’efficacité du belge.

La magie audiardesque opère encore  : si le récit semble à certains moments quelque peu téléphoné, l’humanité des protagonistes reprendra le dessus. Si le contexte de départ semble manquer de fraîcheur et appeler un canevas empli de romantisme mille fois éculé, l’incursion de plusieurs éléments annexes, comme ces combats clandestins à la virulence façon Fight Club, réenclenche la machine. La détresse ressentie en vient parfois à nous étouffer. Mais quand vient la respiration, le plaisir suit.

Oui, rendons à Audiard ce qui appartient à Audiard. On constate avec un sourire en coin que le phénomène ne se repose pas sur ses lauriers. Plus d’un plan, en effet, séduisant par l’ingéniosité de son cadre, conserve l’attention du spectateur. Certains effets de caméra à l’épaule et jeux de lumière viennent donner du corps aux émotions de cette jeune femme déboussolée par l’entrave d’une vie qu’elle voyait déjà toute tracée. Cet accident et le handicap qu’il engendre l’obligent à bifurquer, malgré elle, vers sa relation avec le dur à cuire joué par Shoenaerts, jeune acteur de génie. Tellement plus complexe qu’une romance à deux balles…

Le pire, c’est que la recette sent le réchauffé. Les ingrédients semblent flétris. Mais de prime abord seulement. Lorsqu’on pense entrevoir le fil conducteur de l’intrigue, on se rend compte que, finalement, De rouille et d’os et son papa méritent peut-être tout le brouhaha qu’ils causent. Reste à vous laisser séduire. Personnellement, les jambes m’en sont tombées.

Critique publiée en page 15 du Poiscaille n° 22