Cher Poiscaille

Cher Poiscaille,

Je profite d’une éclaircie dans le ciel berlinois pour t’écrire une petite carte postale. Ce qui frappe le plus en arrivant à Berlin, la ville « pauvre et sexy » (comme la qualifiait son bourgmestre Klaus Wowereit), c’est cette sensation de mettre un pied dans l’histoire. À chaque coin de rue, on peut s’imaginer tomber nez à nez avec un nazi, ou voir débarquer un soldat de l’armée rouge. Mais en fait, tout ce que j’ai trouvé, c’est une armée de hipsters ! Tu sais, ceux qui ne font pas du vélo parce que c’est écolo ou pratique, mais parce que c’est “hip” (parce qu’à Berlin on préfère contracté le mot “hipster” plutôt que dire “hype” comme tout le monde) ; qui portent des fringues emmaüs, non pas parce qu’ils n’ont pas un rond, mais parce que c’est “hip” ; qui ne bouffent rien et ne dorment pas pendant 24h, non pas parce qu’ils sont SDF, mais parce qu’ils sont trop occupés à se montrer dans un club “hip” de Berlin. J’en ai vu qui faisaient des bébés en plein milieu de la piste de danse. Baiser en public c’est “hip” aussi apparemment ! Le hipster fait aussi vachement bien le type qui n’en a rien à foutre de la société… parce qu’effectivement, il n’en a rien à foutre. Autant dire que le niveau de conversation approche le néant. Heureusement, j’me suis bien amusée à les observer, telle une journaliste en infiltration. Alors, mon cher Poiscaille, j’ai eu une idée pour ton prochain numéro : n’utiliser que du vieux PQ et des journaux recyclés, et ne parler que de trucs cools comme les carottes bio et les dernières drogues du moment (en n’oubliant pas de mettre un peu de sexe sinon les lecteurs vont s’emmerder).

Voilà, j’arrive au bout de mon séjour et je sens déjà l’esprit hipster prendre possession de mon âme et de mon corps. Je me suis même achetée des ballerines rouges en coton fabriquées en République populaire de Chine pour 9 euros. Oui, exploiter les petits enfants chinois, c’est hip aussi.

Je t’embrasse fort,

vivement nos retrouvailles,

Hélène M.