Charlie Chaos

#JeSuisCharlie

 

En mars 2008, j’étais en stage chez Charlie Hebdo. Je me souviens très bien de l’entretien que j’avais passé face à Philippe Val (c’était une autre époque). Je m’étais violenté en achetant un costume à la dernière minute. C’était inutile : j’étais le seul clampin endimanché. J’arrivais à 11 h, je saluais l’équipe et je cherchais des infos pour les plumes reconnues : c’était le rêve du stagiaire qui devenait réalité. Au cours des semaines, j’ai eu l’occasion de discuter avec Cabu, Charb, Tignous, Oncle Bernard et tant d’autres dont j’attends encore de savoir s’ils font partie des victimes. Lueur parmi le dégoût, j’apprends que le journaliste Antonio Fischetti – qui m’a appris, entre autres choses, la rigueur dans la vérification des sources – était absent de la réunion de rédaction : un souvenir d’épargné !

Ah, les réunions de rédaction. Des moments saisissants : tout le monde autour de la table, les débats ouverts sur l’article à écrire, sur l’angle à choisir, sur l’endroit à taper. Moi qui prends des notes religieusement, fasciné que j’étais – j’y avais même invité une fois mon cousin, j’étais fier d’être là, je me sentais privilégié.

Je n’avais à l’époque qu’un regard d’étudiant jusque là coincé dans d’obscures rédactions miteuses : comment aurais-je pu avoir un regard critique ? Bien sûr, avec la pratique et le recul, j’aurais mille choses à reprocher à Charlie, comme le traitement similaire d’une religion en position de pouvoir (les cathos des années ‘60, pour le dire vite) et d’une religion dont les croyants paisibles sont déjà en proie à la phobie ambiante. Et de la pertinence de leur actes, de la justesse de leurs traits, nous pourrons toujours discuter… mais personne ne peut remettre en cause leur droit de vivre et d’agir de cette manière.

On lit un peu partout que les salauds qui ont commis cet acte ont tué « pour quelques dessins ». Ce n’est évidemment pas si simple et c’était palpable à la rédaction : en jeu, il y avait surtout un sentiment collectif galvanisant, un mélange d’expression de soi, d’humour acerbe, de créativité et de totale liberté. Les mots sont trop faibles, mais tant pis : c’était inspirant. C’est cette source d’inspiration qu’ils ont voulu tuer aujourd’hui. Comble de la connerie et du paradoxe : ils renforceront les tenants de la liberté et auront fait de Charb et des autres des martyrs d’un nouveau genre.

En mars 2008, j’étais en stage chez Charlie Hebdo. Et aujourd’hui je suis sous le choc. Je ressens à quel point ces victimes montrées à la télévision sont de vraies personnes. Je leur ai adressé la parole, ils m’ont accueilli, je leur ai serré la main, ils respiraient le bonheur d’auteurs en pleine création. Aujourd’hui, ils ne sont plus et je n’ai rien d’autre à offrir que ces modestes souvenirs pour leur rendre hommage.