[ARCHIVE] Big Bourgmestre is watching you

Article initialement paru dans Le Poiscaille n°29 (Février 2013)

Lors de notre interview du numéro 28, François Schreuer (Vega), fanfaronnait un poil : « je note que j’ai été le seul à m’opposer à l’extension du réseau de vidéosurveillance » lors du conseil communal du 17 décembre. Comprendre : Ecolo et le Ptb ont voté pour, ces enfumeurs, alors qu’ils se prononcent contre. Qu’en est-il ? Amateurisme, fanfaronnade et approximations : poussez pas, il y en aura pour tout le monde.

Tout le monde était-il bien réveillé lors du dernier conseil communal ? Difficile à croire, quand Bénédicte Heindrichs ne se souvient pas « qu’il y ait eu un vote sur le point évoqué par François Schreuer  ». Le document officiel mentionne pourtant « une voix contre » et 48 pour. Raoul Hedebouw plaide l’observation : « On attendait de voir comment les votes se déroulaient.  » François se sent seul… et ouvre une polémique. Mais, surprise, le vote en question est loin de la vidéosurveillance au sens général du terme. La délibération mentionne qu’il « convient de procéder à l’achat, à la pose et au raccordement d’un réseau de caméras (…) permettant la surveillance de personnes mises en cellule provisoire », le tout pour 6 010 €. Rien à voir avec le service de la police s’occupant des caméras en ville, ce qu’ignoraient visiblement les trois lurons. N’en perdons pas de vue pour autant le vrai sujet (vous le dites quand on en fait trop niveau rhétorique pour justifier un choix arbitraire, ndlr) : les caméras dans l’espace public.

videosurveillance

Vous en reprendrez bien une petite louche ?

Si le milieu techno-sécuritaire jouait à Panoramix – « venez prendre votre louche de caméras, les enfants » -, Liège ferait figure d’Obélix. Petite, elle est tombée dedans. Un réseau de 33 caméras avait été mis en place dès 1978. Un communiqué de la ville de 2004 précisait qu’« une seule caméra fonctionnait encore. Les 32 autres étaient en panne et irrécupérables. » La ficelle est grosse, mais qu’importe : un réseau de caméras, il faut l’entretenir et investir à nouveau. Chaque année, la ville doit ressortir le chéquier. Exemple : en 2001, le simple remplacement de cinq appareils coûte 112 000 €. Plus proche de nous, le Conseil votait en juin dernier le dernier achat en date, à savoir 14 nouvelles caméras pour 200 000 €.

Aujourd’hui, on compte 112 yeux de Sauron directement liés à la police et 8 machines de la TEC. Une quinzaine de caméras arrive dans l’année. En dehors de la sécurité, elles sont aussi là pour gérer les manifestations publiques et la mobilité, deux points qui ne font pas débat. On note au passage une pépite dans le programme du MR, qui parle d’un « réseau de 315 caméras ». Un chiffre venant d’André Miklatzki, conseiller communal, qui dit « suivre ce dossier de près pour le Parti  ». Il faut arrêter de fumer de la calculette. En parlant de programme, celui d’Ecolo ne prenait pas position : « On ne l’a pas mis parce que ce n’est pas la première chose à laquelle pense, mais j’accepte la remarque judicieuse, on réintégrera cela. » Pour vous servir.

L’avis de l’expert

Le 27 juin 2012, Daniel Renwa, directeur du plan zonal de sécurité à la police de Liège, expliquait dans La Meuse qu’entre 2003 et 2009, «  4,5 millions d’euros ont été investis ». Cela doit être très efficace. Raté. Selon André Lemaître, criminologue à l’ULg, les études menées en Grande-Bretagne (il n’y en a pas de significative chez nous) en disent long. « Cela déplace la criminalité réfléchie dans les zones qui ne sont pas filmées, et ça n’empêche pas les actes impulsifs. » « Quoi ? T’as insulté ma maman ? Viens dans la ruelle de la baston à l’abri des regards ». C’est par contre beaucoup plus facile pour identifier Johnny et son couteau sur les images depuis Natalis. Mais pas toujours : « Il faut que le visage soit visible et dans une base de données accessible, que les images soient bien interprétées…  » Le bilan est donc «  mitigé  », mais la vidéosurveillance reste un moyen de « contrôler certains endroits, comme les parkings. Et pour guider des interventions, si le dialogue entre la présence sur le terrain et la cellule vidéo est efficace. » La question de la vie privée est relativement réglée pour le criminologue, depuis la loi de 2007 et une commission dédiée. La ville a par ailleurs installé une commission de vigilance, dans laquelle tous les partis démocratiques sont représentés.

Souriez, c’est vous qui l’avez demandé

Le déplacement de la criminalité, la faible influence sur le nombre de cas, le coût excessif, ces arguments sont repris en boucle par les opposants. Pour Bénédicte Heindrichs, il faut « mieux de bleus » : renforcer la présence physique aux heures où les chiffres explosent, « comme entre 4 et 6 heures du matin dans le Carré ». Raoul Hedebouw lie le phénomène à sa thématique fétiche du city marketing, « les autorités cherchant à délocaliser la délinquance en dehors du centre-ville ». Quant à François Schreuer, il parle d’une politique «  inefficace  ». Pour Willy Demeyer, la politique menée se justifie par « des dizaines de demandes qui viennent des quartiers, auxquelles je donnerai suite ». Sur le déplacement de la délinquance, il prendra en charge les quartiers péricentraux. Les services liégeois surveilleront bientôt Arlon, paraît-il. Et question coût ? «  On ne peut pas dire quelle serait la situation sans les caméras. » Vu comme ça… M. le bourgmestre, avec le soutien du cdH et du MR, se pose en défenseur de ses ouailles demandeuses de caméras.
On laissera à André Lemaître le dernier mot, juste pour le plaisir : « La question du bien-fondé de l’engouement de certains responsables politiques locaux se pose. Il y a du lobbying, c’est évident. C’est aussi une façon pour les autorités de montrer qu’elles s’occupent de l’insécurité. »